Armstrong en garde-à-vue

Il est parfois facile de critiquer les journaux « gratuits », distribués dans le métro ou aux arrêts de bus, tant la qualité rédactionnelle des articles laisse à désirer. Dans ces feuilles de choux, c’est souvent le moteur de recherche qui fait office de source d’information, et la dépêche AFP qui sert de ligne éditoriale. Cependant, une fois n’est pas coutume, il convient de saluer à sa juste mesure une interview parue dans l’hebdomadaire « sport ». Ce magazine était jusqu’à présent surtout connu de tous nos amis pervers, pour afficher pleine page chaque semaine la photo dénudée d’une sportive de plus ou moins haut niveau. Le haut niveau étant fonction de la notoriété du sport en question, il suffit, pour certains d’entre eux, d’être licenciés de la discipline pour acquérir ce statut. Deux années d’inscription à l’ASPTT Kayak de mer à Loudéac étant suffisant pour atteindre une renommée indiscutable dans le milieu, cela explique le pourquoi du comment de la présence de certaines illustres inconnues dans ces pages, qui pourraient, si les temps n’étaient pas au laxisme, passer pour du racollage passif.
Bref.
Toujours est-il que dans le numéro 142 du sus-dit magazine, nous tombons sur une interview de Lance Armstrong, annoncée en ces termes en couverture : « Exclusif, Lance Armstrong rompt le silence ! ».
On s’attend donc à trouver trois ou quatre questions vaguement complaisantes sur la santé du King, ses amours, ses emmerdes. Mais, même si c’est le cas au début, on se rend assez rapidement compte qu’on a affaire à un journaliste formé à une école de journalisme sportif digne des meilleures années de la Stasi.
Comme tout chasseur malin, le journaliste, Ronan Folgoas, commence par endormir sa proie avec quelques questions qui la mettent en confiance : « Sur le plan sentimental ? Depuis votre rupture avec Sheryl Crow, vous... ». Mais même derrière les questions d’apparence neutres, on sent se profiler le caractère retors de l’exercice. Quand Armstrong parle de ses conférences sur le cancer, Ronan en profite pour demander, l’air de rien : « Est-il vrai que vous facturez ces conférences environ 150000 dollars ? ». On sent déjà, à cet instant, qu’il ose remettre en doute la démarche purement philantopique du champion cycliste. Mais, pas avare d’outrecuidance, le journaliste entame un travail de fond et semble bien vouloir arracher des aveux au texan avant la fin de l’entretien.
Cela débute par une question remarquablement bien tournée : « Certains disent que (,,,) vos performances auraient été trop belles pour être honnêtes. Qu’en pensez-vous ? ». Jusque là, rien d’extraordinaire, si ce n’est le degré d’investigation, qui, chez J-R Godart, passerait pour de l’insolence. Armstrong répond qu’il ne s’arrête pas aux médisances. En rebondissant sur le laconisme de Lance, le journaliste s’engage alors sur un terrain qu’il ne va plus quitter : « En admettant que vous ne soyez pas une partie du problème, quelles sont vos solutions pour sauver le cyclisme ? ». Dans la même prase, Ronan annonce tout de go qu’il ne croit pas une seconde à l’innocence d’Armstrong, et le met au défi de trouver une panacée à une problématique majeure du sport moderne. Le tout avec des violons. Chapeau.
Suivent quelques questions pour tromper la bête, avant de revenir à la charge : « Onze ans après sa victoire dans le Tour, Bjarne Riis a avoué s’être dopé dans sa carrière. Qu’en pensez-vous ? ». Le pauvre Lance a beau essayer de noyer le poisson, il est ferré comme un brochet. Le journaliste insiste dans le registre de l’insidieux : « Revenons sur l’exemple de Riis. Pensez-vous qu’il soit difficile de garder pour soi le secret du dopage ? », Intelligement, Armstrong ne tergiverse pas : « Je ne sais pas. Je n’ai pas de secret. ». Cela n’arrête pas notre ami, qui persiste et signe : « Essayez de vous mettre à la place de Riis... ». Cet échange est à étudier dans toutes les écoles de police. Notre homme pourrait faire parler les muets les plus récalcitrants de la planète. Quand quelqu’un se dit innocent, il suffit de lui demander comment il ferait s’il était coupable pour que celui-ci passe immédiatement du côté de l’échafaud. C’est la leçon que Ronan Folgoas récite, pour notre plus grand bonheur à tous.
Autre technique géniale : obliger l’accusé à se mettre à la place de l’accusation : « Quand vous regardez le palmarès du Tour de France, vous devez vous sentir bien seul. (...) Etes-vous donc le seul vainqueur propre de cette dernière décennie ? ». Armstrong s’en sort comme il peut, avant que le journaliste ne l’achève en deux temps. Tout d’abord, dans son style si singulier, il lui demande : « Sentez-vous que l’étau se resserre sur vous ? ». Sur ce, Lance répond : « Je ne dirai jamais : oui j’étais dopé ». Cela n’arrête pas l’inspecteur qui conclut d’un péremptoire : « Comme vous le dites vous-même, il ne faut jamais dire jamais... ».
Ainsi, en trois pages, Monsieur Ronan Folgoas (par ailleurs champion intersidéral de cluedo) nous démontre que oui, on peut être journaliste sportif et rester journaliste. Qu’on peut concilier vélo et cerveau. Qu’on peut aller interviewer un septuple vainqueur du Tour de France et se foutre ouvertement de sa poire. Ca fait du bien. Merci Ronan.
