Gilles Canouet, (quasi) héros du jour

La grande Histoire du sport regorge de héros d’un jour, de ces seconds couteaux qui, l’espace d’un match, d’une compétition, réaliseront l’action totalement improbable qui leur permettra de grimper au firmament de la légende du sport. On pense au doublé de Lilian Thuram en demi-finale de la Coupe du Monde 1998, on pense à l’interception du Limougeaud Frédéric Forté sur le Trévisan Toni Kukoc qui permet au CSP de devenir champion d’Europe des clubs en 1993, quelques semaines avant l’OM de Jean-Jacques Eydelie et Bernard Tapie.
Mais la belle Histoire retient aussi bien souvent les autres, ceux qui seront stars d’un jour sans que la postérité et les palmarès ne retiennent leur patronyme. On pense tout de suite au sympathique Éric Moussambani, héros des jeux de Sydney, ou au non moins attachant Steven Bradbury, devenu champion olympique de short track à Salt Lake City après que ses concurrents les plus sérieux se soient cassé la margoulette sur la glace mormone.
Et le cyclimse n’échappe pas à la règle ! Qui connaît Gilles Canouet ? Qui peut réciter le palmarès du natif de Rueil-Malmaison ? Personne. De lui, l’histoire des critériums ne retiendra sans doute qu’une 101e place au Parix-Roubaix 2006, et toutes ses victoires de 2003 à 2005, à l’époque où il ne fréquentait pas encore le circuit professionnel (visez un peu : victoires en 2005 de la Route Tourangelle, victoires en 2004 du Circuit des vins de Blayais, du trophée national de Pujols, du championnat de Poitou-Charentes, et d’étapes sur le Tour de Franche-Comté et du Tour de la Dordogne, et je vous passe les places d’honneur lors du Tour du canton de Hautefort...)
Mais qu’a-t-il fait ce Gilles Canouet pour mériter de figurer aussi haut que les champions précités ? Eh bien en 2005, il s’est classé 8e du Grand Prix de la Ville de Rennes. Place on ne peut plus anonyme, me direz-vous ! Oui, mais faut voir comment. Parti dans la bonne échappée en compagnie - entre autres - du vainqueur, le finisseur (idiome qui fera sans doute l’objet d’un article explicatif prochainement) Ludovic Turpin, avant que la course n’atteigne Rennes et son circuit de quelques kilomètres à parcourir 6 fois, Gilles Canouet pouvait prétendre à une belle victoire dans cette étape incontournable du circuit de la Coupe de France. Depuis le début de la journée, Gilles montre qu’il a de bonnes cannes, il se sent bien. Et une fois entré dans Rennes, il se dit qu’il a un coup à jouer. Et à 500 mètres de l’arrivée, il attaque ses compagnons d’échappée, il sprinte, il donne tout ce qu’il a. C’est pas un coup de fringale qui va me priver de la victoire aujourd’hui, c’est moi qui vous le dit. À 40 mètres de la ligne, on voit le brave Gilles, qui sent qu’il a quelques mètres d’avance sur ses compagnons d’échappée, se retourner pour évaluer la distance qui le sépare des autres. À cinq mètres de la ligne, il sait qu’il ne peut plus être rejoint et commence à lever les bras pour montrer le maillot - floqué d’un magnifique Agritubel dessus -. Gilles arrive sur la ligne, la franchit et c’est là que... retentit la cloche qui annonce le début du dernier tour. Et là, ça fait pshiiiiit ! Le courageux Gilles repose ses bras sur le guidon et se résigne à entamer l’ultime tour. Mais voilà, il a tellement donné dans cet avant-dernier tour qu’il n’a plus les ressources nécessaires et doit regarder, 20 mètres derrière, la victoire de Turpin-le-finisseur, et termine la course à une anonyme 8e place....
Au moins l’Histoire aura-t-elle oublié l’identité du 2e et du 6e, mais les spectateurs auront retenu celle du 8e, héros malheureux d’un jour...
