Jean-françois Bernard

Il y a deux façons de regarder la carrière de J-F Bernard. Les plus froids et cyniques d’entre nous argueront que l’héritier d’Hinault n’a jamais gagné de grande course malgré un potentiel bien au dessus de la moyenne. Que malgré tout son talent Jean-françois Bernard, Hinault jamais ne fut. Ces pisses-froid mettront en avant une prétendue fragilité psychologique, un mental défaillant, des difficultés à supporter le statut de leader ou la souffrance sur le vélo. C’est la première façon. Et je respecte ces affreux. On peut également adopter un point de vue plus cyclimste et plus humain sur sa carrière. Nous pouvons louer l’intelligence de ce coureur panache qui a réussi un splendide retour au premier plan. Ce champion lucide sut reconnaître qu’il n’était sans doute pas fait de l’étoffe des très grands mais réussit tout de même à se tailler un costume de héros dans le monde du vélo.
Ouvrons la rétro de Jean-François Bernard, le coureur aux deux visages. J’ai découvert et aimé le tour de France avec Jean-François Bernard. Pour une raison toute bête : je porte le même prénom. Et quand on est petit, ça suffit pour en faire son champion. C’était en 1986. J’avais 8 ans. L’époque de la guéguerre Guimart-Hinault que je ne comprenais pas, l’époque de Tapie dans le vélo en patron de l’équipe La vie Claire. Jean-François joue lui le rôle de meilleur espoir car il a tout cassé chez les amateurs. Il effectue ainsi son premier tour au sein de cette équipe expérimentée (Hinault, Lemond) et ne reste pas dans le cocon du peloton puisqu’il remporte déjà une victoire d’étape. Il termine son premier tour à la prometteuse 12è place. Il n’a que 24 ans. Et c’est là sans doute que Bernard (l’autre) balance sa phrase à Bernard (notre poulain). La phrase maudite.
L’année suivante doit être l’année de Jean-François. L’équipe devenue Toshiba roule pour lui. Et il assure le J-F. Il gagne le désormais mythique contre la montre du Ventoux et est dans les temps pour le jaune à Paris. Malheureusement la poisse le gagne, le dépasse et le fait crever. Le jaune s’éloigne. Il termine tout de même 3è du général en ridiculisant Roche et Delgado sur le dernier contre la montre en leur reprenant 2 min chacun.
1988. Après trois victoires sur le giro, il porte le maillot rose. Enfin le voilà le sacre de notre héros. Mais non. Re-poisse. La chute. L’abandon. Et pas de tour. Une cassure pour notre protégé. Deux ans de disette. L’âge d’or pour les cyniques. Notre champion ne gagne plus.
Son histoire aurait pu s’arrêter là. Jean-François Bernard aurait rejoint le panthéon des coureurs poissards, les Poulidor, Thévenet et autres Pensec (rappelez vous la chute alors qu’il était en tête). Mais Jean-François est d’une autre trempe et bien plus malin que la moyenne des cyclistes (qui pourtant déjà font de sacrées moyennes). Lucide sans doute sur ses capacités, il troque sa toque de leader pour une tunique plus modeste de porteur d’eau. Mais pas pour n’importe qui. Il sera le fidèle du roi Indurain. Son compagnon dans la montagne. Son sherpa attitré. Jean-François, devenu Jeff, prend une place à part dans l’une des plus belles équipes cyclimstes jamais constituées et une place particulière dans le cœur des supporters.
Jeff devient le coureur sympa, étonnant et détonnant, celui que l’on aime bien écouter au vélo-club. Le champion redevenu humble, redevenu simple serviteur. Il effectue un vertigineux retour dans le peloton. Débarassé de la pression, les pédales tournent plus vite et tout en assurant son service au roi, il réussit des coups d’éclats (Paris-Nice, 1992) et des places d’honneur (14è du Tour de France et Giro, 1991). Il redevient l’excellent rouleur qu’il était. Il accompagne partout son roi, le veille, le surveille. Et il fait un jour un numéro d’équipier incroyable dans la montagne. C’est un de mes meilleurs souvenirs sur le tour. Alors qu’Indurain et Chiapucci (ou Bugno, désolé, j’étais jeune) se tirent la bourre pour le jaune, il se retrouve seul à emmener son leader au pied de la dernière ascension. Ils ne sont plus que tous les trois. Cuit, Jeff ne peut plus suivre, il doit laisser les 2 patrons s’expliquer. Il a tant donné. On le donne alors pour mort, avalé par le peloton. La moto 1 s’en va sans lui. Et là l’extraordinaire se produit. Alors que les deux champions rivalisent de braquets dans la montée, on voit soudain revenir Jeff et reprendre la montée pour son leader. Miguel est emmené comme dans un fauteuil par le fougueux Jeff qui donne même l’impression de pouvoir aller plus vite. Que va-t-il se passer ? Jeff va-t-il les déposer tous les deux pour enfin aller gagner son tour ? Non, bien sûr. Jeff est un homme d’honneur et il se sacrifie comme prévu pour Miguel.
Ce jour là, Jeff Bernard a montré à tous que l’on pouvait marquer la mémoire collective autrement que par les titres. Ce jour là, j’ai compris ce que pouvait être la beauté d’un sacrifice. Le vélo était vraiment un sport collectif. Le lendemain je soufflais à mes potes que dorénavant ils pouvaient m’appeler Jeff.
