MOI, J’AIME BIEN LE TOUR DE LA FRANCE.

La dernière semaine du Tour de la France, à l’exact inverse de ce qu’avaient été les 15 premiers jours, est passionnante. Tous les éléments d’une formidable dramaturgie sont réunis, et, à 4 jours de l’arrivée, le suspens est encore entier.
« Bizarre », « surprenant », tels sont les qualificatifs qu’utilisent les coureurs pour évoquer cette édition... Pensez-vous, à chaque étape des Alpes son lot d’attaques et de défaillances, son scénario inédit. C’est sûr que ça nous change...
Beautiful losers...
Même les perdants ont la classe cette année. Menchov, malgré sa méforme évidente, essaye de se glisser dans une échappée. Résultat, il pointe aujourd’hui à 48 minutesdu maillot jaune ! C’est toujours mieux que de pointer au chômage mais pas de beaucoup, surtout pour un prétendant au sacre.
Cadel Evans, qui aura cumulé feintes d’attaques sur démarrages de facteur. Et à qui, tous les soirs, les journalistes demandent ce qui cloche. Et qui répond de manière franchement sybilline, en évoquant « une journée de merde », ses relations avec son sponsor, et sa franche stupéfaction de voir ses jambes qui ne tournent plus !
Carlos Sastre, dossard numero uno, qui vacille puis se raccroche dans la montée vers Verbier, et qui est le premier à attaquer dans le Col de Romme. Il démarre, creuse l’écart, se fait rattraper, redémarre à la pédale et finit l’étape assommé, à 8 minutes de Schleck ! Aujourd’hui 13ème, il peut uniquement se raccrocher à la perspective du top ten. Ambitions salement revues à la baisse.
C’est quand même beau, cette énergie du désespoir, ces sursauts d’orgueil, ces tentatives désespérées avant de se rendre compte que non, ce n’est pas pour cette fois. Nombre de fois lors des dernières éditions, et encore plus durant l’époque de la terreur d’Armstrong, les prétendants se marquaient si forts les uns des autres que la course en devenait paralysée, la compétition anésthésiée par l’enjeu. Pas cette fois, merci bien.
Incroyable dernier
On avait évoquéici l’incroyable Wim Vansevenant, trois fois lanterne rouge du Tour de France. Ce dernier est aujourd’hui pilote pour Silence-Lotto, mais ça ne l’empêche pas de reconnaître son héritier, son fils de misère, en la personne de Kenny Van Hummel, coureur de Skil-Shimano. Dans l’étape vers Verbier, il a été lâché dès le kilomètre 5. Et a parcouru 200 kilomètres seul, avec le camion-balai pour seul compagnon. 200 kilomètres de galérien. Et à Bourg-Saint-Mautrice, rebelotte, 35 minutes de retard sur Astarloza. Et pourtant, ironie du sort, Kenny était le premier à s’élancer à Monaco. Mais il y a des sprinters qui passent bien la montagne, il y a des sprinters qui passent mal la montagne, et il y a Kenny Van Hummel, surnommé par d’autres « le plus mauvais grimpeur de l’histoire du Tour de France ». Pour lui, le grupetto, c’est un paradis inaccessible.
Las, l’histoire est cruelle et Kenny ne pourra pas disputer l’arrivée sur les champs, puisque victime d’une chute dans l’étape d’aujourd’hui. Ce n’est pas grave, il est déjà rentré dans l’histoire.
La solitude, ça n’existe pas...
Le Tour de la France aura cette année inaugurée un développement narratif digne des tragédies grecques. Les story-tellers, dans leurs rêves les plus fous, ne peuvent imaginer pareilles intrigues. Imaginez donc... Un leader du Tour de la France détesté au sein de sa propre équipe. Foncièrement haï par ses coéquipiers et son directeur sportif. Alors qu’Armstrong s’épanchait à torrent dans les interviews en subtiles déclarations assassines, Contador attendait son heure. Et il devait avoir un moral en béton armé pour garder la confiance nécessaire et ne pas douter. En comparaison des moments passés dans le bus ou devant la platrée de nouille quotidienne, la montée des Alpes a du lui sembler fort reposante nerveusement parlant. Il n’est d’ailleurs point exclu que ce dernier adopte une tactique de course revancharde et savoure sa vengeance avec délectation. En effet, comment ne pas imaginer que son attaque dans la Colombière, suivie d’un brusque ravisement, n’était pas de la pure comédie ? Juste après avoir fait l’effort nécessaire (et visiblement sans grande difficulté) pour s’éloigner des frères Schleck, et faire exploser Klöden, Contador coupe son effort, revient dans la roue des frangins, et n’en finit plus de se retourner. De l’air de dire : « Ah bah merde, j’ai pété une grosse accélération mais pas de pot ça a fait lâcher Andreas. Ah zut, c’est trop bête. Où il est maintenant ? Ah ouais, il est vraiment derrière, quel dommage ». Avec force mimiques désespérées et visage de circonstance. Derrière, il déroule le reste de l’étape et laisse gagner les Saxobank. L’échange par oreillette à 200 mètres de la ligne avec Bruyneel devait être bien sympatique :
- « Alberto, bordel, qu’est-ce-que tu fous ?
- Salut Johan, je t’entends très bien. Ca marche vraiment bien ce truc, on dirait que t’es juste à côté de moi.
- Bon, tu dois avoir les jambes pour les battre, les deux zigotos ?
- Oui, bien sûr, comme tu as pu l’observer je suis très facile aujourd’hui. Mais il me semble plus sportif de leur laisser la victoire.
- Quoi ? Grâce à toi Kloden et Armstrong viennent d’être éjectés du podium et tu veux laisser les Saxobank gagner l’étape ?
- Tout à fait. Allez, à plus dans le bus ! »
Bruyneel aurait du d’ailleurs savoir que son leader illégitime allait laisser la victoire au Luxembourg, puisque Contador devait avoir mal aux mains à force de claquer les fesses de Franckie la déconne dans l’ultime faux-plat.
Et à propos d’intrigues bien ficelées : que penser de la tactique de course des Colombia à l’arrivée à Besançon. Ramener le peloton alors qu’Hincapie est à rien de revêtir le jaune ? Et tout ça pour disqualifier Cavendish ? Hincapie accuse Armstrong, qui accuse les Garmin, qui accusent le Capitalisme triomphant, père de tous les vices... La vérité est ailleurs, mais personne n’a vraiment envie de la trouver.
O’Brothers
Andy Schleck et Franck, son jumeau maléfique, jouent crânement leur chance. Eux-mêmes jamais avares de déclarations tonitruantes, du style « rien n’est joué avant l’arrivée » ou « on est pas forts en contre-la-montre mais pas de souci on rattrapera le temps perdu au Ventoux », ils remplissent leur part du contrat et font le spectacle. Si on était un brin suspicieux, on douterait de leurs performances, tant leur parcours et leur directeur sportif sentent le souffre. Mais bon, comme tout bon amateur de vélo, nous sommes capables de débrancher notre cerveau dans les ascensions (et c’est d’ailleurs sans doute une partie du problème).
Disons qu’on aime les frères Schleck pour les mêmes raison qu’on aimait Vinokourov...

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