Les Rois du Bidon

On ne les voit quasiment jamais, pourtant ils composent une grosse partie du peloton. Seul Jean-Paul Ollivier, notre vieux maître cata-cyclimsique que je remercie pour son œuvre, en fit parfois mention. Comme le désigne son qualificatif, ce brave homme resta posté des années durant, sur sa moto, micro-casque vissé sur la tête, à l’arrière du troupeau, ne prononçant à l’antenne leur nom qu’à l’occasion de chutes et autres glissades malchanceuses. Non, les Rois des Bidons ne sont pas des leaders d’équipes qui finissent lamentablement les étapes après leurs propres équipiers (Iban Mayo...). Je veux parler des vrais bidons, ces fameux récipients remplis d’eau minérale permettant à l¹athlète de réhydrater ses muscles ankylosés par les tours de manivelles. Ce sont toujours les 2-3 mêmes coureurs de chaque équipe qui se tapent le boulot de les affréter vers leurs co-équipiers ; en gros il s’agit de se laisser glisser à l’arrière, soit par les côtés en évitant de s’étouffer avec les drapeaux des fans hystériques en bord de route, soit par le centre, en esquivant les coups d’épaules et autres frottements au sein du peloton. Enfin arrivés au niveau des voitures, les plus malchanceux d’entre eux qui courent pour les plus mauvaises équipes, doivent encore attendre l’arrivée de leur directeur sportif coincé au bout de la chaîne. C’est ainsi que, une fois à bon port, à l’instar des sherpas himalayens, on peut les observer récupérer trois, quatre..., jusqu’à 6 bidons, se les incrustant dans tous les coins possibles de leur tenue, étirant les mailles jusqu’à la limite de la rupture. La remonté sera éprouvante ; 6 kilos sur le dos à zigzaguer entre les voitures, en évitant de trop respirer les échappements, puis atteindre la tête du peloton en se frayant un chemin entre les coureurs et le fossé du bas-côté, prendra de longues minutes de souffrance et de concentration. Une fois les livraisons effectuées, les Rois des Bidons, retournent tranquillement au chaud, dans le ventre douillet du peloton, avant de se laisser inexorablement décrocher et de lutter dans les derniers kilomètres pour atteindre l’arrivée dans les délais, avec aux fesses la voiture-balais, dans l’espoir de pouvoir reprendre le départ le lendemain, et de recommencer, pour contribuer, peut-être, à la victoire de leur leader.
Georges Chappe à la fin des 60’s chez Mercier au service de Poulidor, Hubert Graignic, fidèle équipier de Sean Kelly au début des 80’s, Lucien Didier pour Bernard Hinault, Yvon Bertin avec Joop Zoetemelk, le plus forcené d’entre tous, Gérard Rué en 90’s, dévoué cuisses et musette pour son champion espagnol Miguel Indurain, et pour les plus contemporains, Carlos DaCruz et Nicolas Jalabert, véritables fantassins héroïques de la petite reine.
Serrez les dents les gars, et moulinez !
